Partager la propriété d’un cabinet dentaire n’a rien d’une simple affaire de pourcentages. Deux, trois ou quatre chirurgiens-dentistes signent des statuts, puis la vie du cabinet impose des choix : investir, recruter, vendre. Quand un associé veut partir ou qu’un autre bloque, l’ambiance se tend vite. Rédiger des clauses précises coûte moins cher qu’une dissolution. C’est dans les statuts que la copropriété se joue. Le juge ne réparera pas ce qui n’a pas été prévu.
Des statuts de SEL qui dépassent le simple cadre légal
Les sociétés d’exercice libéral des chirurgiens-dentistes obéissent aux articles R.4113-1 à R.4113-25 du Code de la santé publique, qui règlent forme juridique, obligations déontologiques et détention du capital, sans jamais dire comment deux associés doivent se parler en cas de blocage. Deux associés peuvent détenir la moitié des parts chacun. Sans qu’aucun texte ne les oblige à trancher, ils cessent tout échange. C’est là que la rédaction des statuts prend tout son poids.
À côté du Code de la santé publique, le Code de commerce prévoit la nullité des sociétés et de leurs actes dans ses articles L.235-1 et suivants. Un associé mécontent peut chercher à faire annuler une décision prise sans lui, ce qui rouvre des plaies déjà refermées. Mieux vaut donc écrire noir sur blanc les règles de majorité et les décisions qui exigent l’unanimité.
Que se passe-t-il quand un associé signe un bail sans consulter l’autre ? Les statuts fixent les seuils de décision pour les actes courants et les actes graves. Par exemple, un associé peut signer seul un devis de quelques centaines d’euros, mais pas engager le cabinet sur un prêt. Si cette répartition n’existe pas, chaque désaccord devient une négociation interminable.
La dissolution pour mésentente : le couperet du Code civil
L’article 1844-7 du Code civil prévoit la dissolution lorsque la mésentente entre associés paralyse son fonctionnement : un seul blocage sur une décision courante peut conduire à la fin du cabinet sans clause de sortie. Personne ne souhaite en arriver là : cabinet, patients et personnel trinquent. Un associé refusant de vendre ses parts ou bloquant toute embauche peut pousser l’autre à saisir le juge, et la dissolution devient une issue coûteuse et lente.
La dissolution pour mésentente n’efface pas les dettes ni les contrats de travail. Le juge nomme un liquidateur, les fauteuils s’arrêtent, les patients migrent vers d’autres cabinets. Les associés, eux, se partagent un actif qui a fondu. Personne n’y gagne, surtout pas ceux qui ont construit la patientèle.
Une dissolution judiciaire, même évitée de justesse, laisse des traces dans le carnet de rendez-vous et dans la trésorerie, car les patients, qui ont leurs habitudes, préfèrent la stabilité d’un cabinet où les associés s’entendent sur leurs choix d’équipement et de recrutement. Cette instabilité fait fuir les patients et complique les recrutements à venir.
Le parcours que décrit Dentanorme avant le tribunal
Le guide Dentanorme décrit un cheminement en quatre étapes pour les conflits entre associés d’une SEL ou d’une SCM dentaire, depuis le simple dialogue interne jusqu’à l’action judiciaire en passant par la médiation amiable et l’arbitrage statutaire, ce qui offre un cadre progressif avant de tout casser. Le dialogue interne vient d’abord : ordre du jour écrit, échanges francs. La médiation amiable mobilise un tiers neutre, souvent un confrère connaissant la réalité du fauteuil.
L’arbitrage statutaire s’appuie sur les clauses que les associés ont rédigées avant le conflit. Si rien n’a été prévu, l’action judiciaire devient la seule porte de sortie, avec des frais et des délais qui fragilisent le cabinet. Le problème ? À ce stade, les positions se durcissent et la patientèle le ressent.
Sauter directement à l’action judiciaire, c’est offrir au juge un dossier où chaque associé raconte sa version, et le tribunal, accablé par les affaires courantes, n’a ni le temps ni l’envie de réparer une relation qui n’a jamais été contractualisée. Les frais d’avocat et les délais d’audience s’accumulent alors sans garantie de résultat.
La conciliation de l’Ordre et les clauses de sortie
Le Conseil départemental de l’Ordre des chirurgiens-dentistes peut concilier informellement, à la demande conjointe des associés, pour faciliter la reprise d’un dialogue que les statuts n’ont pas apaisé, sans que personne ne perde la face. Cette intervention ne coûte rien et arrive souvent après les premières tensions, quand chacun campe sur ses positions. Pour approfondir ces mécanismes, le site juridial.fr détaille les textes applicables.

Mais une conciliation ne vaut pas une clause opposable. Pour anticiper les désaccords, les statuts d’une SEL dentaire peuvent prévoir plusieurs mécanismes de sortie ou de protection. Ces clauses se négocient à froid, avant que la relation ne se dégrade, et c’est là toute leur force.
Les mécanismes de sortie inscrits dans les statuts
Chacun de ces mécanismes répond à une situation particulière que les associés finissent souvent par rencontrer. Leur rédaction demande de la précision, car une clause mal calibrée peut devenir un piège pour celui qui la subit.
- La clause de retrait organise le départ volontaire d’un associé, avec des conditions de prix et de délai.
- Une clause d’exclusion, réservée aux fautes graves.
- La clause de préemption permet à l’associé restant d’acheter les parts avant un tiers.
- Le rachat forcé permet-il à l’associé majoritaire de contraindre l’autre à vendre ?
Rédiger ces clauses ne règle pas tous les conflits, mais cela réduit les zones grises. Un associé qui sait comment sortir, à quel prix et selon quel calendrier, hésite moins à négocier de bonne foi. Le vrai risque, c’est de signer des statuts standards et de découvrir les failles au pire moment.
Un cabinet à plusieurs mains exige des règles écrites dès le premier jour
Les conflits entre associés dentistes naissent rarement d’une faute spectaculaire. Ils couvent dans des silences, des décisions reportées, des jalousies de parts. Les statuts servent à trancher avant que l’émotion ne prenne toute la place. Le Code civil, avec son article 1844-7, restera toujours là pour dissoudre une SEL paralysée, mais ce n’est pas une stratégie. C’est un constat d’échec. Alors, pourquoi attendre que la machine se grippe pour écrire les règles du jeu ?
